Retour d'Expédition BIRMANIE AVRIL MAI 2008: Entre le nat birman et Bouddha, le pays aux mille croyances...
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AU COEUR DE LA MYSTIQUE BIRMANE: LE NAT
Qu’est-ce qu’un nat ? La question semble aussi simple et lisse en apparence que le peuple birman lui-même – et tout aussi complexe sous la surface. Le nat n’existe qu’en terre birmane. Le mot indique une déïté. Simplement, elle peut être anismiste, réincarnation ancestrale ou royale, émanation du panthéon hindouïste – le tout chapeauté par un bouddhisme pragmatique; son culte se déroule à la pagode ; le nat s’invoque aussi à l’ombre d’un arbre, à l’autel du village et surtout à l’autel domestique ; il n’y a pas un nat ni le nat mais trente-sept - à tout le moins et ils sont protéïformes ; comme si au pays du bouddhisme Theravada (petit véhicule), l’on ne pouvait s’accommoder totalement de l’unicité du Bouddha (ou plus exactement comme si ce culte ne suffisait pas à combler le mysticisme festif des Birmans et leurs vœux journaliers et spécifiques) ; simple ?
Au plan linguistique, le terme dérive du sanskrit pali natha (seigneur ou gardien). Il est toutefois possible que le mot soit une reprise sankrite d’une expression indigène antérieure. Le culte pré-existe au bouddhisme. Sous ses formes anismistes premières, il date au minimum du début de notre ère.
On a ainsi tenté de séparer trois orientations au sein de ce culte : l’adoration des esprits de la nature qui habitent les arbres, les rivières et la montagne ; la vénération des ancêtres – locaux puis royaux ; enfin l’intégration du culte de divinités indiennes birmanisées. Avec les seules orientations 1 et 2, on obtenait une quantité innombrable de nats et un culte dont la centralisation était ingérable. La proximité locale séculaire des nats et l'accessibilité à tous du culte faisaient obstacle au prosélytisme bouddhiste. Anawratha (1044-1077), fondateur du grand royaume de Pagan (1044-1298) et promoteur d’une forme de bouddhisme d’état, s’essaya à l’éradication des nats : il interdit leur vénération à Pagan, détruisit les autels et condamna les sacrifices d’animaux rituels au Mt Popa, le centre névralgique des nats… – ce fut un échec. Les nats ne s’effacèrent pas devant le Bouddha d’Anawratha ; bien au contraire, les Bamars optèrent pour une pratique souterraine et domestique : ils reconstruisaient les autels d’adoration aux nats gardiens à l’intérieur des maisons.
Anawratha abandonna sa politique radicale et réussit un tour de force stratégico-religieux remarquable: il décréta la co-optation des nats et la limitation de leur nombre à 36 ; mieux, il introduisit leurs culte et effigies au sein même des pagodes (à commencer par la très sacrée Schwezigon de Pagan où ils furent placés au bas de la pagode - sujets physiquement et spirituellement en dessous de Bouddha); coup de génie, il les coiffa d’un trente-septième nat, Thagyamin. Consacré « roi des nats » par ses soins, Thagyamin détrônait de fait la puissance ancienne des esprits frêre et soeur (nats Mahagiri) fermement ancrés au Mt Popa (Mahagiri, maître du grand mont). Son origine, une divinité hindouïste dérivée d'Indra, instituait d'office la subordination de Thagyamin et de ses acolytes au bouddhisme; dans une logique de sublimation théïste, Indra ayant antérieurement rendu hommage à Bouddha au nom du panthéon hindouïste, le nat dérivé d'Indra et les 36 déïtés qu'il dirige intégraient de facto une relation d'assujettissement au bouddhisme: Thagyamin devenait le nat gardien de Bouddha.
A partir de ce moment, les liens entre les deux croyances constitueront un écheveau inextricable.
Jusqu'au XIème siècle, les Birmans avaient coutume de créer de petites chapelles pour la construction des maisons ou la plantation d'un champs, la récolte... Comme toujours il s'agissait de déposer un nombre suffisant et régulier d'offrandes propiatoires (fleurs, nourriture...) pour ne pas offenser le nat gardien - avec par la suite une pratique bouddhiste ad hoc, dépossédée toutefois partiellement de son versant vengeur. Les nats de rang supérieur (esprits de personnages historiques aux histoires tragiques plus ou moins réelles ayant accédé à un statut supra-humain) disposaient d'autels de plus grande envergure. Ces nats avaient - ont - le pouvoir d'accomplir beaucoup de souhaits (d'où la survivance forte du culte) et de se venger terriblement à la moindre négligence. Depuis l'ère de Pagan, le nat gardien de la maison est resté enfermé dans ses murs (souvent vénéré sous la forme d'une noix de coco), fusionnant avec Mahagiri pour devenir Eindwin-Min Mahagiri (maître du grand mont (qui est)... à l'intérieur). L'adoration des esprits gardiens les plus anismistes se maintient en dehors de la maison ou de la pagode - au-delà du culte institutionnalisé sur le sol de celle-ci et limité à tout ou partie des 37 déïtés officielles.
Un rôle essentiel est dévolu au sayah (chamane). Comment cela fonctionne-t-il ? d'abord sur un système de protection globale (chaque famille vénère un nat spécifique en plus d'un ou deux nats parmi les plus puissants; un nat peut correspondre selon le sayah à chacun individuellement en fonction de sa naissance ou de son histoire; certains nats demeurent uniquement associés à certains villages quand celui-ci n’a pas choisi une déïté générique) puis sur un système de protection évènementielle (une bonne récolte requiert telle cérémonie dédiée à tel ou tel nat que la légende a rendu plus sensible à la concrétisation de tel ou tel voeu; le voyageur se place sous les bons auspices d'un autre, idem pour l'étudiant qui veut réussir son examen ou le soldat partant au combat) - voire accidentelle (l'offrande insuffisante ou faite au mauvais nat a justifié le malheur ou l'accident - aléa de la vie que le sayah peut réparer en agissant auprès des esprits concernés). Nat-pwe et nat-gadaw (cérémonie et pièce, hommages exclusifs aux nats) réconcilient les esprits et la société (y compris les exclus, les épouses des nats officiant pour le culte étant principalement une caste d’homosexuels; leurs sont confiés les enfants pauvres de familles déshéritées).
Une place particulière est accordée aux nats Mahagiri. Selon la Chronique du palais des glaces, ils constituent l’âme d’un frère et d’une sœur qui, injustement persécutés par le roi Thinlikyaung (344-387), sont entrés dans le corps d’un arbre flottant le long de l’Irrawady jusqu’à Pagan où les artistes locaux ressuscitèrent l’image du seigneur du grand mont et de la femme au visage doré. Après diverses péripéties ceux-ci trouvèrent refuge au Mt Popa – depuis le lieu de culte absolu, la « maison » des nats.
De cette histoire mouvementée découle l'adoration des statuaires: elles sont enturbannées, couvertes d'offrandes, vénérées. Les familles riches qui disposaient des plus larges autels les mettaient à la disposition du village ou du quartier lors de parades rituelles. La pagode et son autel n'ont jamais eu l'exclusivité du culte des nats même si toute cérémonie bouddhiste birmane incorpore et tolère souvent quelque esprit gardien. La statuaire nat est habitée par l'esprit gardien, bénie par le sayah ou le bonze - et en cela la statue est déjà le lieu du culte. Les nats revendiquent cependant quelques terres définies: le Mt Popa, Khaiktiyo, des banians et rivières sacrées... S'y retrouvent les déïtés officielles (listées ci-après), les nats anciens tombés en désuétude, les variations quasi-claniques des nats reconnus, les déïtés locales et esprits animistes divers. La plupart des Birmans confient leur vie future à Bouddha et leur vie quotidienne aux nats. La seule vraie question semble alors: à quel nat ?
Les 22 nats du cycle d'Anawratha:
1 - Thagyamin, roi des nats, appelé parfois Sakka (dérivé de la divinité hindoue Indra)
2 - Nga Tin De ou Min Mahagiri, le seigneur du grand mont
3 - Shwemyethana, la soeur de Nga Tin De, la princesse au visage doré
4 - la dame aux flancs dorés
5 - la dame trois fois belle
6 - la petite dame à la flûte
7 - le seigneur brun du plein Sud
8 - le seigneur blanc du Sud
9 - le seigneur du parasol blanc
10- la mère royale (du précédent)
11- le seigneur unique de Pareim-ma
12- l'aîné de l'or inférieur
13- le benjamin de l'or inférieur
14- le seigneur grand-père de Mandalay
15- la dame aux jambes arquées
16- le vieil homme auprès du banyan solitaire
17- le seigneur Sithu
18- le seigneur du rythme
19- le courageux seigneur Kyawsa
20- le capitaine de la grande armée Aungswa
21- le cadet royal
22- la dame aux paroles d'or (mère du précédent)
Les 15 nats postérieurs à son règne :
23- le seigneur des cinq éléphants
24- le seigneur-roi, maître de la justice
25- Maung Po Tu
26- la reine du palais occidental
27- le seigneur d'Aungpinle, maître des éléphants blancs
28- la dame inclinée
29- Nawratha le doré
30- le vaillant seigneur Aung Din
31- le jeune seigneur blanc
32- le seigneur débutant
33- Tabinshweti
34- la dame du Nord
35- le seigneur Minh Kaung de Taungoo
36- le secrétaire royal
37- le roi de Chiang Maï
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