Nagas sanguinaires, assoiffés de têtes et incontrôlables...
les Anglais de l'époque victorienne en firent les tribus les plus sauvages de l'empire. Les Nagas nus, juste couverts de quelques fétiches trophées en crânes humains ou de singes et de coiffes de guerrier en cornes de mithun et fourrure de léopard, débarquaient avec boucliers, lances et daos - une vision assez étourdissante pour les Britanniques. Ils obtinrent d'ailleurs dès 1870 une pudeur de surface (le port des cache-sexes pour les hommes) de pair avec la christianisation anglophone de la zone. Celle-ci n'éradiqua cependant ni les arbres à têtes ni l'animisme ou les rites séculaires Nagas. Peuples de chasseurs et de cultivateurs (pratiquant la terre brûlée), éloignés des centres de pouvoir, ils ont assez largement préservé leur culture des influences des tutelles et envahisseurs (assamais, anglais, birmans et indiens). Des rumeurs de cannibalisme et la tradition de la décapitation des têtes ennemies ont probablement aidé à cette autonomie.
Toujours férocement indépendantistes, les Nagas habitent des territoires reculés aux frontières à peine entrebaillées ou interdites: la Birmanie, le Nagaland indien, l'Assam, l'Arunachal Pradesh. Les seigneurs assamais, les soldats birmans (1816), les gouverneurs britanniques (1826) puis l'état indien et la junte birmane... tous ont historiquement été confrontés aux Nagas sur des terres guère hospitalières: régions vallonnées, continuation de l'arc birman qui s'étend des montagnes sous-himalayennes aux collines de Manipur, où l'on croise peu de rivières, totalement asséchées la plupart du temps, torrentielles lors de la mousson - longue et diluvienne.
Au royaume de la chèvre sauvage, du cerf, du sanglier, du tigre royal du Bengale, du loup, de l'ours brun de l'Himalaya, du mithun, du chat de jungle mais aussi du python et d'autres serpents (le toucan, l'oiseau sacré, a quasiment disparu), le chasseur de têtes naga est roi.
D'où vient-il ? Il est principalement mongoloïde avec des interférences australoïdes (peuplement antérieur de la région) et de langue tibéto-birmane, mais il n'appartient pas à UN peuple naga - fiction linguistique et administrative créée par les Britanniques. Rien n'appert avec certitude avant le XIXème - ni le peuple, ni son passé ni même son nom.
Origines et histoires, tout se nimbe de mystère. Le nom qu'ils portent n'est pas le leur. Naga est un nom donné aux sources incertaines: de nagna nu ? du roi des serpents ? ou de la princesse Ulupi, fille du raj Naga ? Le flou est aussi géographique, avec des origines venues du sud-est, du sud-ouest et du nord-ouest et un peuplement indaté de la région. Les Vedas évoquent au Xème siècle les Kiratas (non-aryens)?
Quant à la genèse des Nagas, les mythes des tribus la font naître d'une pierre, d'un oiseau ou d'une citrouille...
Quatorze ethnies (Angami, Ao, Chakhesang, Chang, Khemungan, Konyak, Lotha, Phom, Pochury, Rengma, Sangtam, Sema, Yimchunger, Zeliang... ou 40 selon les décomptes), 60 dialectes tibéto-birmans, moins d'un million d'individus - des chiffres vagues et fluctuants. Et des trajectoires de migrations indigènes se dessinent jusqu'au Timor et aux Philippines, voire en Amazonie. Des Nagas en Indonésie ? C'est à peine plus troublant que de découvrir qu'au coeur de la problématique du coupeur de tête se trouve celle... de la fertilité.
Couple improbable - fertilité et prise de têtes, ce double noyau guide et imprègne toutes les croyances, tous les rites et actes nagas. L'âme humaine se divise en deux, avec un aspect animé (yaha) et un aspect spirituel (mio). Lorsqu'un Naga meurt, le yaha rejoint le pays des morts tandis que le mio reste au village (Welch, 1985). La tête est le lieu du mio. Grand pourvoyeur de puissance et de fertilité (des hommes et des champs), le mio garantit la survie du clan. Il apparaît dès lors essentiel de capitaliser le mio par l'accroissement des têtes prises. Il en découle une société sans caste, une méritocratie guerrière tournée vers l'accumulation d'une richesse spirituelle, sociale et économique initialement intangible: le mio.
Le mio a deux composantes: valeureuse et sexuelle. Ainsi, un trophée de femme et sa longue chevelure, durs à acquérir car les Nagas qui se combattaient entre eux jusque dans les années 50 laissaient rarement les femmes se déplacer seules, avaient plus de mio qu'un coupeur de tête ennemi. Le mérite offensif de celui-ci, ou la valeur accordée à la chair transpercée d'un tigre, d'un ours, d'un léopard ou d'un mithun, influe sur celui dévolu au Naga et sur son mio.
Le statut guerrier se gagne en touchant la chair (littéralement). Un seul interdit : le coupeur de têtes chasse hors clan. La nature de la proie, la difficulté de la traque et le nombre de têtes et trophées déterminent la position sociale du guerrier et surtout les attributs auxquels il a droit. Outre les crânes, d'hommes, de toucans et de singes - symboles évidents des prises de têtes-, les cornes (aikibo) du mithun (emblème sexuel par excellence) ou du cerf, les défenses de sanglier, les dents de mithun ou de tigre, la peau et la fourrure (ayikwo) de l'ours (apparat exclusif de celui qui a transpercé un homme ou tué un tigre) et du léopard, les pattes d'ours ou de félin... ornent les coiffes, boucliers, besaces de chasse et colliers de protection nagas. Ce qu'un guerrier porte dépend de son clan, de son statut et de ses prises. Untracht (1997) estime que les cornes d'un animal, parralèles de la virilité masculine, sur un chapeau ou un casque sont à associer à une forme de totémisme où chacun à l'origine aurait pu distinguer son clan.
Sièges de la sagesse et du pouvoir, les têtes, d'homme ou de singe peuvent conserver leur mio dans une représentation symbolique. Ainsi, des colliers fétiches nagas en bronze avec des têtes miniatures font le décompte des prises et protègent le coupeur de tête. Le mio ne quitte ni le village (la plupart des trophées résident dans le morung et chez le chamane) ni le guerrier (qui entrepose chez lui ou sur lui le reliquat des trophées). La fusion entre ces tribus de chasseurs et le monde animal est totale. Lycanthropes, les Nagas croient en la métamorphose d'un homme en tigre ou en mithun. Certaines tribus ont totémisé un animal (grenouille, tigre) et la majorité font, de façon diffuse, un lien originel et fraternel entre l'homme et le tigre ou le léopard. Le toucan est également humanisé (courageux, beau, vif, fertile). Le culte de l'oiseau dieu a ses propres cérémonies. Si le crâne et son bec en étaient les trophées majeurs, une seule plume de toucan équivalait à une tête de mithun. Celles-ci étaient largement sacrifiées lors des fêtes du mérite où le guerrier, offrant au clan le banquet et les mithuns, s'assure que les siens se rappelleront de lui après sa mort - un type de cérémonies qui n'est pas sans évoquer le rite mortuaire Toraja.
Dans cet univers de la survie, le partage des rôles est très clair: les femmes tissent et cuisinent, les hommes chassent et tressent. L'expertise des Nagas en vannerie touche tous les objets du quotidien ou presque, dont leurs célèbres paniers. Ils naissent dans un berceau en bambou et meurent dans un cerceuil en bambou, dit un proverbe naga.
Le village s'organise autour du morung - maison collective qui abrite le tambour sacré et ses pouvoirs magiques ainsi que de nombreux trophées. Le morung concentre le mio et l'énergie sexuelle. Les jeunes hommes dorment dans le morung jusqu'au mariage. Les jeunes filles ont également un dortoir collectif. Elles prennent un ou plusieurs amants. Mariage et premier enfant vont souvent de pair (en revanche la paternité du bébé n'est pas toujours établie).
La séduction de l'homme naga suppose valeur, force et courage. Elle requiert le déploiement de ses attributs guerriers (chapeau, collier de protection, trophées, bouclier etc.). Sans eux, il n'a pratiquement aucun espoir de se marier et d'atteindre le moindre statut.
A souligner l'originalité de cette grande liberté sexuelle qui résulte du concept primordial de fertilité. Le clan gère au mieux ses propres chances de reproduction. Au delà de peuples coupeurs de têtes, c'est une ritualisation rare, intelligente et complexe, des deux activités qui forment la substance même de la survie d'une société primitive: la chasse et la reproduction.
© Ethnikan
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