Pour des bijoux aux formes inhabituelles aussi captivants que difficiles à collecter - conformes aux paysages et aux peuples du Timor: passionnants et sauvages...
Nusa Tenggara Timur, Timor Timur, Sumba, Flores, Roti et Savu ont un art de la parure fascinant et distinct. L'influence islamiste, javanaise et hindouïste qui a profondément pénétré l'orfèvrerie des grandes îles de la Sonde et de Bali n'a pu imprégner ces îles de façon identique. L'ornement corporel dans la région s'inscrivait dans le coeur, figé, du fonctionnement de la société et l'on peut y concevoir une moindre perméabilité aux influences externes. Deux facteurs à cela: les bijoux du Timor répondaient aux exigences physiques (bracelets de défense) et statutaires (paraphernalia imposante et glorifiante du chasseur de tête) du guerrier et du noble; ils formaient aussi le noyau dur de l'économie du mariage, lequel reposait sur l'offrande rituelle de bracelets, bagues, colliers - il s'agissait là de figures imposées très complexes (également présentes chez les Bataks) qui vont bien au-delà d'un simple échange de dot.
La puissance du bijou reflète l'inégalité de pouvoir et de statut du donneur de femme face au preneur - le rachat ayant une connotation spirituelle et clanique. Comme dans les Célèbes, le rapport de forces se situe dans la famille de la future épouse que l'homme doit gagner, matériellement et socialement, à sa cause. Un ami Bugis (musulman) expliquait que cette tradition garantissait une valeur, et par là le respect, de l'homme vis-à-vis de sa femme.
Si la faiblesse des populations (1 million au Timor oriental; 1,6 million au Timor occidental aujourd'hui) explique la rareté et le coût de ce type de bijou, le maintien séculaire des styles et leur originalité doivent tout à des structures sociales quasi-tribales - microcosmes évolués, imbriqués et toujours prégnants.
Ainsi, N'daos, Rotis, Savus et habitants de Belu étaient orfèvres itinérants et preneurs de commandes lors de la saison sèche tandis que les Atonis (50% du Timor indonésien actuel), et, dans une proportion moindre, les Savus, initiaient la production d'orfèvrerie pour l'adat (l'ensemble des cérémonies) de chaque village. Fox relève que tous les N'daos étaient orfèvres et que certains se rendaient jusque dans l'île de Flores pour écouler bracelets et colliers d'or et d'argent. La dichotomie géographique et ethnique entre créateurs et porteurs de bijoux apparaît assez nette. Elle éclate clairement pour les Atonis - totalement improductifs en matière d'orfèvrerie - et grands acquéreurs de bijoux (principalement auprès des Rotis et des Belus du centre de Timor) - ce, tous sexes et toutes castes confondus, de l'esclave au chef de village...
Le mythe de l'origine Tétum fait sortir les premiers êtres d'un trou de la terre - s'extirpèrent d'abord du vagin terrestre les ancêtres nobles. A sa mort, lorsqu'une personne est enterrée, elle retrouve le monde aborigène souterrain, sacré et féminin. Chez les Atonis, deux chefs co-existent: le mystique, responsable des rituels et du maintien de l'ordre cosmique (associé à la féminité, aux espaces domestiques et à l'immobilité), et le séculier, en charge de la vie quotidienne, de l'organisation des raids et de la politique (associé au masculin, à l'activité et aux espaces extérieurs) (Rodgers, 1985).
Les univers s'entrecroisent. Les chasseurs de têtes s'approprient le sacré féminin: les hommes des Molluques et des Célèbes portent des boucles d'oreille ouvertes en leur centre, réminiscence du sexe et de la vulve de la femme; idem pour les splendides et très sophistiqués pendentifs mamulis de Sumba, ornés parfois de cavaliers, de maisons ou d'oiseaux - conservés dans des coffres comme les biens les plus précieux des familles. Le pendentif taka de Flores (sorte de noeud plat en argent ou or terminé par deux triangles) ou marangga de Sumba est une évocation du vagin, de la force féminine intrinsèque, que l'on retrouve... sur la poitrine des guerriers.
Il faut peut-être y voir le reliquat d'une culture austronésienne archaïque dont les bribes perdurent dans les traditions ornementales de ces petites îles de la Sonde.
Inversement, les femmes peuvent être dotées de tous les apparats du guerrier Meo. Ainsi, les Belus honoraient la femme à son retour de couche et à la fin de son confinement en la costumant en chasseur de tête (sans doute parce que s'étant elle-même confrontée à la nature elle ramenait une autre tête - vivante - au village): large disque pectoral, bracelets de défense, chevillères, coiffe et couronne... Il s'agissait aussi parfois pour ces femmes travesties en combattantes de calmer les ardeurs guerrières au retour d'un raid et de rééquilibrer les énergies cosmiques.
Bois de santal, esclaves, chevaux, épices avaient généré des échanges avec Java, la Chine, l'Inde depuis des siècles. Plus tard les colonisations portugaise et hollandaise incitèrent une économie de troc où les populations acquéraient des pièces d'argent mexicaines, portugaises et hollandaises pour les fondre en orfèvrerie ou les utiliser telles que. Au delà de ces courants extérieurs, le motif proto-asiatique millénaire dongsong est récurrent sur les bracelets nitis du Timor.
Ces bracelets de défense à la cire perdue sont propres au Timor - de même les bracelets de danse en bourgeon (symbole de fertilité)accompagnés parfois de figures d'ancêtres, maisons, oiseaux... ou les chevillères d'hommes en vagues. En revanche, la symbolique de certaines représentations est plus diffuse dans les îles: le croissant de lune (funan) figurant la puissance, les cornes de buffle (sunan) égales au pouvoir et au courage, le soleil donneur de vie, les doubles têtes de serpent etc.., les couronnes de Flores et Timor.. Ces pièces uniques aux motifs à la fois renouvelés et toujours mystérieux suscitent l'admiration et la grande curiosité des belles énigmes encore irrésolues.
© Ethnikan
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